22.06.2011

Beginners

Parfois, le soir, elle danse seule dans la maison. Son mari est déjà couché et grommelle en entendant ses pas sur le parquet. « Minuit n’est pas une heure décente pour s’amuser, viens te coucher. »

Elle se demande pourquoi son mari ne l’aime pas joyeuse. Elle a récemment vu un film où le héros date le début de la tristesse à partir du moment de la formation du couple. Au départ, il y a la Terre. Elle ne génère aucune tristesse, c’est simplement la Terre. Puis le premier couple, les illusions et les désillusions, la déprime. Et voilà, c’est foutu.

Elle avait un caractère mélancolique quand il l’avait épousée. Il l’avait soutenue, consolée. Il l’avait écoutée pleurnicher et renifler le soir au lit. No sex tonight because I’m crying. Jamais il ne se plaignait, elle le trouvait gentil, prévenant et attentionné.

Pendant longtemps, elle ne s’est pas rendu compte qu’il ne prenait jamais l’initiative. C’était elle qui se rapprochait, caressait et venait se fondre. Puis elle s’était lassée de cette situation. A la fac, elle avait lu un livre laborieusement inspiré de Deleuze et Guattari. Il y était question de monde urbain et de machine désirante. Alors, un peu au hasard, un soir, elle avait lancé : « je ne suis pas une machine désirante ». Son mari lui avait répondu : « tu es faite pour ça. » Cette nuit-là, elle ne l’avait pas touché. Il s’était endormi et elle avait divagué, les yeux ouverts dans l’obscurité. Il y avait un Vélux au-dessus du lit : elle regardait le ciel, les étoiles et se disait qu’ils n’étaient ni l’un, ni les autres, que c’était autre chose. Elle voulait cette autre chose.

La vie semblait se dérouler comme prévu, un homme supportable, des étoiles dans le ciel. Mais en vérité, rien n’allait. Putain de machine désirante. De temps en temps, elle prenait un amant. Ses amis lui demandaient : « ton mari est très, très con ou il fait semblant de ne rien voir ? » Elle répondait : « ne rien voir, c’est peut-être une forme d’intelligence. »

Son mari aimait bien quand elle était triste, les épaules rentrées. Elle, elle aimait bien aussi mais elle n’en avait pas conscience. La mélancolie lui donnait une place dans la journée, dans la relation avec les autres. On faisait attention à elle, on prenait des précautions, on la protégeait et la gâtait. Son mari lui disait : « je t’emmène au restaurant, ça va te changer les idées. » Bénéfices secondaires de la tristesse alors que pour les êtres joyeux, un kebab englouti sur un bout de trottoir suffit.

On en revient donc au point de départ : évitez de danser tout seul dans votre maison à minuit.

(Texte très librement inspiré par le film "Beginners" avec Ewan McGregor, impressionnant.)

 

Breaking news : elle recommence à écrire, c'est toujours aussi bon, et c'est .

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